Texte de Jean Joseph DUCREUX Lyon, le 13 avril 1876

Il avait vingt-deux ans. Regardez son image :
L'homme, la vierge, l'ange ont ensemble posé
Pour composer les traits de ce charmant visage
Maintenant éclipsé.

D'un sourire de Dieu son àme était éclose,
Blanche, jusqu'à la fin, de la blancheur du lis ;
Pas de fleur plus suave et de plus fraiche rose
Que l'àme de mon fils.

De célestes clartés l'inondaient tout entière ;
Jamais d'aucun côté l'ombre ne l'atteignait,
Et le doute blafard devant cette lumière
Aussitôt s'éteignait.

Quels fragiles anneaux l'enchaînaient à la terre !
Vrai séraphin, sans cesse il aspirait aux cieux ;
Si sa main s'attardait dans la main de son père,
Là-haut montaient ses yeux.

Il eùt voulu, c'était une sainte folie,
Saisir ceux qu'il aimait dans un embrassement,
Et les enlever tous, sur les traces d'Elie,
Jusques au firmament.

Son coeur était ouvert à toutes les tendresses,
Il chérissait surtout ceux qui souffrent le plus,
L'infirme, l'indigent, l'enfance, la vieillesse,
Les membres de Jésus.

Des esprits généreux il avait les audaces ;
De la science ardue il goùta les labeurs ;
Aux arts il déroba le secret de leurs gràces,
Mèlant les fruits aux fleurs.

Enthousiaste amant de la belle nature,
Son front s'illuminait devant toute splendeur ;
Son oeil pur et profond dans toute créature
Voyait le Créateur.

Vous qui l'avez connu, vous ses amis sur terre,
Trouvâtes-vous ailleurs plus de simplicité,
De prudence discrète, une âme plus sincère,
Plus de sérénité ?

Pour moi, j'étais indigne, ô mon Dieu, d'être père
De cet ange du ciel ici-bas descendu ;
Pourquoi m'y laissez-vous encor, qu'y puis-je faire,
Puisque je l'ai perdu !

Pourrai-je suivre seul et sans assistance
Le chemin, de ses pas jusqu'à ce jour battu,
Où tous deux protégions, moi sa frêle existence,
Lui ma frêle vertu ?

Pour prix de ma tendresse, aliment de sa vie,
Il infusait en moi la sève de mon coeur.
A ma vieillesse, hélas ! cette source est ravie ;
Plus rien que ma douleur !

A nos yeux attentifs rien ne laissait surprendre
Les symptômes prochains du fatal dénouement ;
Mais mon esprit frappé ne savait se défendre
D'un noir pressentiment.

Jour lamentable, jour de cruelles souffrances,
De morne désespoir, où j'ai conduit son deuil,
Où j'ai vu ma gaîté, mon coeur, mes espérances
Scellés dans son cercueil !

Lui si bon, lui si beau, dans la fosse profonde
Le voilà sans retour ! Mon orgueil est puni,
Je ne le verrai plus ... désormais en ce monde,
Pour moi tout est fini !

Solitaire, partout je vais chercher sa trace
Dans les lieux familiers, pleins de son souvenir,
Hélas ! à chaque pas je trouverai sa place,
Sans l'y voir revenir !

Mon Noël bien-aimé, viens au moins dans mes songes,
Viens, avec ton regard, ton sourire si doux ;
D'un fugitif mirage et d'innocents mensonges,
Le ciel est-il jaloux ?

Mon coeur ne peut briser le cercle qui le bride ;
Les larmes de mes yeux refusent de couler.
Dieu qui faites jaillir l'eau de la pierre aride,
Oh ! faites-moi pleurer !

Jean Joseph DUCREUX Lyon, le 13 avril 1876




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